C'était dans la nuit du 1er au 2 novembre 1601. Un homme de Quinquenavant - à deux lieues au delà de Bois-de-Céné - se rendait à Sallertaine. Il allait là, à l'occasion de la fête des morts, prier sur la fosse de ses vieux parents qui reposaient, à l'ombre des cyprès, dans le vaste cimetière situé à l'entrée du bourg. C'est que Martin Taconnet était originaire de Sallertaine. Il allait à grands pas, autant du moins que le lui permettaient la nuit et le mauvais état des chemins. Il voulait à tout prix arriver pour la messe que M. le Prieur lui avait promis de célébrer à 5 heures pour les défunts de la famille Taconnet. Quand, sur les 10 heures du soir, notre homme avait quitté Quinquenavant, le ciel était assez clair. Mais peu à peu, il s'était couvert de nuages épais qui finirent par cacher complètement les étoiles. C'est à peine s'il put distinguer la masse énorme de l'église abbatiale de l'Isle-Chauvet, quand il longea les murs de l'Abbaye. Bientôt, il s'éleva un vent violent. Tout annonçait donc une vraie tempête. Notre voyageur avait dépassé, depuis une demi-heure environ, les quelques maisons qui forment le bourg de Châteauneuf, lorsque la tempête éclata. La pluie se mit à tomber à torrents. Martin Taconnet n'en continua pas moins son chemin. Il ne voulait pas manquer la messe de M. le Prieur de Sallertaine. Cependant la tempête grandissait. Une obscurité sinistre s'étendait partout autour de lui. Le pauvre malheureux marchait, pour ainsi dire , à tâtons, se heurtant parfois contre les haies qui bordaient le chemin, ou s'enfonçant lourdement dans une flaque d'eau boueuse. Il se recommandait à Saint-Martin, son patron, et le patron de l'église de Sallertaine. Le souvenir des chères âmes pour lesquelles il allait prier ne quittait pas son esprit, et il offrait pour elles au Bon Dieu les souffrances de ce pénible voyage. La pluie tombait toujours. Martin Taconnet ne savait guère où il en était de sa route, quand tout à coup il trouva son chemin barré par un ruisseau débordé. Il reconnu le Taisan. Il savait qu'un tronc d'arbre jeté sur le côté du chemin servait de pont. A l'aide du gros bâton qu'il portait, il explora le terrain, trouva la planche du Fileau, et arriva heureusement de l"autre côté.Et le voilà aussitôt dans la haute futaie qu'il connaissait bien : c'était le reste des grands bois qui entouraient jadis le riche monastère de la Lande-en-Beauchêne. Il savait - car la Lande était le lieu de sa naissance - qu'il y avait là les ruines d'un beau monastère de Religieuses et d'une magnifique église où, enfant, il était venu bien des fois servir la messe. Mais les Protestantsétaient passés là, il y a une quinzaine d'années ; et du beau monastère et de la grande église il ne restait que des ruines. Il résolut cependant d'y chercher un abri. Il avait marché vite. Il pouvait encore, même avec une heure de repos, arriver à temps à Sallertaine. Il se dirigea donc immédiatement vers la chapelle. En tâtonnant, il trouva la grande porte béante, et, à travers les ronces qui en défendaient l'entrée, il pénétra dans le saint lieu. Quelques piliers avec leurs chapiteaux aux fines sculptures étaient encore debout. De ci, de là, des parties de voûte en pierres restaient suspendues comme par miracle. La voûte de l'abside était intacte, recouvrant comme d'un dôme l'autel qui lui-même n'avait pas trop souffert. Notre pauvre voyageur s'installa dans un coin où il était à l'abri du vent et de la pluie. Fatigué, il s'assit sur une grosse pierre, le dos appuyé au mur. La tempête faisait toujours rage au dehors. 0n entendait les grands arbres de la futaie craquer et gémir sous l'effort de la rafale. Mais Martin Taconnet restait indifférent à la sombre horreur de cette nuit des morts. Un lourd et profond sommeil s'était vite emparé de notre voyageur exténué de fatigue. Combien de temps dura cette sorte d'anéantissement ? Il ne s'en rendit pas compte. Il revoyait en rêve, se rendant à l'office, ces Religieuses qu'il avait vues si souvent autrefois, revêtues d'une robe blanche avec, par dessus un rochet en baliste plissé, une ceinture noire, souliers et bas blancs. Elles se préparaient à chanter Matines, quand tout à coup, il entendit le son d'une cloche, un son étrange, lointain, lourd et comme voilé de deuil, un son qui paraissait venir d'un autre monde. Martin Taconnnet crut que son rêve continuait. Mais il se leva, fit quelques pas ; ses jambes brisées et le froid pénétrant de la nuit lui firent comprendre qu'il était parfaitement éveillé, qu'il ne rêvait plus. La cloche sonnait toujours. Soudain, il lui semble voir une forme humaine passer silencieuse au fond de l'abside, et lentement, là-bas, dans l'ombre épaisse du sanctuaire, l'autel se tendre de noir.Sous l'action d'une main invisible, des cierges s'allumaient, éclairant de lueurs tremblotantes et mystérieuses les profondes ténèbres de la nuit. Le malheureux, pâle, le coeur palpitant, n'ose faire un pas. D'un oeil hagard, il regarde, plein de terreur, cette étrange mise en scène. Il cherche, mais en vain, à en saisir le sens. Un missel ouvert sur son pupitre apparaît du côté droit, et un calice, revêtu d'un voile noir, vient de lui-même se placer au milieu. C'était manifestement les préparatifs d'une messe. Mais quelle messe pouvait-on célébrer à cette heure, en ce lieu, au milieu d'une telle tempête ? Quel est le prêtre qui allait monter à cet autel ? Notre homme eut à peine le temps de se poser cette question Il entend, à quelque distance de lui, comme les pas d'un homme qui s'avance lentement. Il se détourne, et, ô surprise ! il voit, devant lui un prêtre vénérable, revêtu des ornements sacrés, la tête couronnée de cheveux blancs. Il marche gravement, les mains jointes sur la poitrine et les yeux baissés. Une profonde tristesse est empreinte sur ses traits ; on distingue nettement, deux sillons creusés dans ses joues amaigries, comme si des larmes avaient, longtemps coulé sur ce pâle visage. Arrivé au pied de l'autel, le mystérieux personnage se prosterne longuement ; il se relève enfin et reste debout, silencieux. Il semble attendre quelqu'un, Martin Taconnet le voit, à plusieurs reprises, se détourner d'un air inquiet comme pour chercher des yeux une personne qui n'arrive pas. Après quelques instants, le célébrant fatigué, sans doute, d'attendre, fait la génuflexion et parait s'apprêter à célébrer la sainte messe. Il fait le signe de la croix et, d'une voix grave et religieuse, il prononce ces paroles : Introïbo ad altare Dei. xxxxxxxxxxx fin première partie xxxxxxxx Il y avait dans cette prière un accent d’indicible supplication ; on eût dit un appel désespéré à la pitié. Cependant, notre voyageur qui était tout yeux et tout oreilles devant cet étrange spectacle, tombe à genoux, son chapelet à la main. D’une voix plus pénétrante et plus forte, le prêtre répète : Introîbo ad altare Dei. Mais où est l’enfant chœur ? Martin regarde, il ne voit personne. Le prêtre est seul, tout seul. Une troisième fois, il reprend : Introîbo ad altare. Il prononce ces paroles d’un ton si triste que notre homme est ému d’une grande pitié, et commence à soupçonner un mystère dans cette apparition si singulière, dans cette nuit consacrée aux morts. Celui-ci tremble plus fort ; mais le désir de soulager une âme du purgatoire ranime son courage. Il se rappelle alors qu’il a été enfant de chœur dans cette même chapelle, et d’un ton bien décidé, sans quitter sa place, il répond : ‘Ad Deum qui laetificat juventutem meam’ A ces mots, la figure du prêtre inconnu se transforme ; un sourire céleste brille sur ses lèvres, ses joues se colorent, et ses yeux s’illuminent de joie. Il regarde son servant improvisé et lui fait signe d’avancer. Le voyageur, de plus en plus impressionné, obéit, et vient se mettre à genoux auprès du prêtre. Les rites sacrés de la messe s’accomplissent. Qui pourrait maintenant, dépeindre la piété du célébrant ? Son visage paraissait embrasé par l’amour le plus ardant ; il respirait une béatitude toute céleste. A voir son attitude si respectueuse, ses gestes si nobles et si dignes, cette paix ineffable qui rayonnait sur ses traits transfigurés comme dans une extase divine, on eût dit qu’il contemplait déjà Dieu, dans toute sa beauté et dans toute sa splendeur. Cependant, le saint sacrifice est terminé. Le vieillard alors se tourne vers son pieux servant, et avec un sourire d’une suavité ineffable : « Mon fils, lui dit-il, mon fils, merci ! C’est une sainte et salutaire pensée d’aider les morts à payer leurs dettes à la justice divine. « Depuis quinze ans, je venais ici, chaque nuit, chercher une âme compatissante, qui voulût bien prier avec moi et me servir à l’autel une messe oubliée avec une légèreté qui m’a coûté bien des larmes. Je devais à Dieu ce sacrifice auguste. Béni, soyez-vous, mon fils, qui m’avez permis de le lui offrir ! Votre acte de charité sera écrit dans le livre de vie, et me délivrera des flammes du Purgatoire ». Martin Taconnet écoutait à genoux, et les yeux baissés, cette voix si douce et si consolante. Quand elle se tut, il se releva et put apercevoir, au fond de l’abside obscure, une forme blanche qui montait lentement, un doigt levé vers le ciel, comme pour lui montrer le rendez-vous. Et notre voyageur, tout ému, reprit sa route vers Sallertaine, où il arrivait au moment où sonnait l’Angelus.