ETAPE 16 SAHAGUN-EL BURGO RANERO                                GR  Etape suivante

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Laurent Vrignaud a été le témoin de la tentative de suicide,de la dépression, de l’alcoolisme et de la schizophrénie .A tout le monde il dit : » La guérison se trouve à Compostelle ».Il met soigneusement de côté l’oignon sur un bord de l’assiette .Il préfère les feuilles fraîches de la laitue, les  morceaux de tomate et les olives .Il se rafraîchit la gorge avec un verre de vin du pays, inclus dans le menu du pèlerin qu’il déguste aujourd’hui à Bercianos del Real Camino (du Chemin Royal.).C’est la 3° fois qu’il parcourt le Chemin (de St Jacques) et toujours pieds -nus. Il reconnaît qu’il  est « un accro » de l’itinéraire millénaire, »c’est comme une drogue ».Il vient de quitter Sahagun, cette ville ensorcelante et maudite.

Chaque fois qu’il traverse ce tronçon son coeur s’arrête, victime d’un attrait qu’explique seulement la magie du Chemin .Il penche pour franchir  la distance à l’aveuglette, en laissant derrière de cruels souvenirs.

Au cours d’un de ses voyages à Compostelle, son ex- femme l’avait appelé pour lui dire que sa fille avait disparu .La relation avec son épouse chutait brusquement et ce n’était qu’une ruse pour l’obliger à rebrousser chemin .Cela fait quatorze ans qu’il a divorcé .Mais il oublie sciemment le tronçon qui le conduit à Sahagun, en insistant malgré tout sur le fait que »la Castille est fascinante ».

L’auberge de Bercianos del Real Camino est envahie de pèlerins qui se protègent des températures élevées .Il s’agit d’une de ces bourgades qui ressuscitent au bruit du pèlerin .Sauf les demeures récupérées pour l’hôtellerie,le reste du village est enveloppé dans un halo fantasmagorique .Les murs d’argile presque effondrés attestent des habitudes qui un jour lui ont donné naissance .Bercianos surgit au milieu de la ligne droite qui traverse le Chemin entre Sahagun et El Burgo Ranero .On est reconnaissant à cette étape à travers la plaine,sans trop de détours,même si la chaleur joue contre le marcheur.

Laurent décortique( en patois j’aurais dit « épibosse ») une cuisse de perdrix cuite à l’étouffée servie avec des frites et des piments .Les couverts s’entrecroisent comme des épées sur l’assiette,essayant d’extraire la chair qui  se colle autour d’une vingtaine de petits os .Il est Français ,de Sallertaine ,il parle bien l’anglais,langue qu’il a enseignée dans le collège de sa ville jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite, et se débrouille pas si mal que ça en espagnol .

Cette fois- ci il se dirige vers la Galice avec un but précis .La Mairie de sa ville natale envoie un petit sac de sel à Padron pour resserrer les liens de  jumelage entre les deux localités .En outre, Laurent a suspendu à son sac à dos un ruban blanc, fixé avec une coquille de bucarde (ou coque ) qui symbolise la solidarité de son village avec les victimes de la marée noire qu’a laissée derrière lui le Prestige.

Le professeur d’anglais est membre de l’association Seuil et il admire Bernard Ollivier pour son engagement dans la ré -éducation des jeunes délinquants.

Laurent répète à plusieurs reprises pendant qu’il reprend des forces à Bercianos : » La guérison se trouve  à Compostelle ».Avec cette saine passion qu’insuffle « la grande famille » du Chemin,le globe-trotter de 64 ans prie pour pouvoir accomplir en 2020 son rituel, pieds -nus jusque St Jacques .Il espère qu’Etienne,son pied gauche et Lucas, le droit, supporteront  la trotte .Le pèlerin a baptisé les extrémités qui l’aident à parcourir tant de kilomètres du nom de ses deux petits –fils jumeaux .La neige de Roncevaux a gelé Etienne et c’est Lucas qui souffre le plus sur les terrains pierreux.

C’est pourquoi quand le terrain l’exige il porte des sandales de plage .Presque jamais nécessaires parce que Laurent adore marcher pieds- nus.

Le morceau de tarte aux pommes fond dans sa bouche comme un baume divin .Les pèlerins qui occupent les autres tables de l’établissement se sont déjà levés pour reprendre la marche C’est le marathon que maudit le Chemin .Il prend son dessert calmement jouissant de chaque bouchée comme si c’était la dernière. » Je vis chaque heure intensément .Je ne sais pas ou je dormirai aujourd’hui ni où je serai demain. »Bien qu’il suive rigoureusement la maxime du carpe diem, il restera fidèle aux rituels qu’il a créés au cours des pèlerinages antérieurs .A La Cruz de Ferro, entre Rabanal del Camino et Astorga , il lancera une pomme de terre derrière son dos pour invoquer les divinités de l’éternelle jeunesse .La tradition française raconte que le tubercule sert pour gagner la bataille contre le temps et rajeunir de quelques années .A Ponferrada, il ira chez son habituel coiffeur . » C’est un visionnaire, il me fait une coupe géniale en quelques secondes ». Quelques  kilomètres avant Santiago, il purifiera son âme en prenant des douches. Même s’il ne l’a pas décidé, à Compostelle il attendra peut-être son neveu .Le jeune homme a commencé le Chemin peu après lui et il avance plus lentement. »Je suis son oncle mais comme pèlerin je suis son frère ».Laurent ne demande pas de café .Il asseoit son repas avec un autre verre de vin rouge .Son magnétophone numérique recueille la conversation qu’il maintient avec lui-même. Dans un cahier il note ses impressions .La bibliothèque de Sallertaine attend son journal de voyages pour organiser une exposition.

La ligne uniforme de la Voie continue impassiblement jusqu’à El Burgo Ranero. Le trajet devient facile. Il passe entre les arbres et par intervalles régulier de quelques kilomètres une aire de repos offre une pause au pèlerin .D’immenses machines arrosent les plantations de blé .Le marcheur avance seul sans distraction .A l’écart de la civilisation, de l’agitation du monde.

 

A quatre kilomètres de El Burgo Ranero le psychiatre new-yorkais Robert Campion presse le pas .Cet ensorcellement de la Voie a un effet thérapeutique,quoique le médecin ne recommanderait jamais aux patients le tronçon le plus long de Roncevaux à Compostelle .Ce spécialiste du démêlement des traumatismes de l’esprit humain,se plonge dans cette aventure qu’est dégager une inconnue personnelle .Lui non plus n’a pas toutes les réponses,mais il assure qu’un jour il répétera cette expérience .Il voyage avec sa fille Daria Campion,qui avale les kilomètres plus rapidement que son père .Sur le divan du Chemin ils enterrent les derniers événements qui ont bouleversé leurs vies Le bureau de Robert se trouve à seulement quatre kilomètres des Tours Jumelles. »Je ne me suis pas rendu compte du point d’impact du premier avion »  se rappelle t’il. Son épouse l’a appelé immédiatement, soucieuse pour l’un de ses fils qui travaillait à deux pâtés de maisons du World Trade Center. »Je m’approchai le plus rapidement possible et je fus témoin de la chute de la deuxième tour. ».Sans réfléchir davantage, il se pressa vers l’hôpital le plus proche pour offrir son aide .Mais il n’y avait pas de blessés à prendre en charge .Le 11 mars la peur les fit à nouveau frémir. » Nous avons beaucoup d’amis à Madrid et tout de suite nous avons pu comprendre ce qui se passait. »

Sur le Chemin,il essaie de redécouvrir l’Espagne d’aujourd’hui .Il se sent lié à ce pays depuis sa jeunesse car  il a étudié la médecine dans la capitale de Cibeles pendant la dictature franquiste. »Le régime ne nous a pas touchés nous les étrangers mais d’une certaine manière , oui,nous avons été victimes du manque de liberté de la presse et des abus de certains privilèges ».Après avoir terminé ses études, Robert s’est vu dans l’obligation de rentrer dans les rangs de l’Armée américaine pour intervenir a Porto Rico .C’est là qu’il a connu sa femme.

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Le bâton des pauvres

Une planchette avec l’inscription » le bâton des pauvres » accueillait autrefois les pèlerins qui passaient par El Burgo Ranero .Le message circulait chaque soir dans les humbles demeures du village castillan Quand le marcheur arrivait à la localité, il n’avait qu’à chercher le signal de bois gravé pour trouver un  logement. » Nous leur donnions à manger ce que nous avions dans la maison et ensuite ils restaient à dormir dans le tas de paille » se souvient Juan Barrales Lozano .Ils étaient rares ceux qui autrefois s’aventuraient sur le Chemin de St Jacques. Le pèlerin qui, presque toujours vivait dans un état de mendicité, se déplaçait par nécessité,protégé par la générosité des gens du Chemin Vêtus sobrement,portant l’habit et la bâton terminé par une coquille ,ils faisaient appel à la solidarité du village.

A Burgo del Ranero, il en passait à peine trois par an. Juan Barrales se remémore avec tendresse l’histoire d’un muet qui leur rendait visite assez fréquemment  mais qui soudainement disparut de la face de la terre. » Nous l’avons presque regretté .Depuis que je suis né, il y a 79 ans, ce monsieur frappait tous les printemps à ma porte et je n’ai jamais eu le courage de lui dire non .Nous avons perdu sa trace il y a environ 20 ans. »